Mon travail d'auteur

 

Extrait de la Chartreuse d'Or

Lueur des aubes

 

Lucas gare sa voiture sur le parking de la Correrie encore vide. La fraîcheur le saisit alors qu’il abandonne la tiédeur de l’habitacle. Les sept coups de la cloche claire du monastère lui rappellent qu’une fois de plus, il a calculé son parcours depuis Voiron à la minute près. La nuit épuise ses dernières prodiga- lités en étoiles devenues rares et le jour va prendre son relais. Lucas connaît bien cette randonnée qui conduit au Petit et au Grand Som. La lueur du ciel est suffisante pour suivre la route qui serpente vers la Grande Chartreuse, puis pour continuer sur la piste en sous-bois. Pénétrer dans la forêt au lever du jour, c’est prolonger les ténèbres. On est soucieux de la légèreté de son pas ; on ne dérange ni la faune encore assoupie ni les murailles élevées du monastère protégeant plus bas les moines isolés dans leurs cellules. Lucas se contraint à progresser lentement ; il sait qu’il doit contrôler sa respiration et accorder son allure. D’ici un quart d’heure, il adoptera la bonne cadence par instinct, celle qui lui permet de marcher des heures sans peine, même si le sommet est facilement accessible.

    

Depuis deux ans, Lucas persiste à parcourir ce sentier régulièrement ; il n’a pas trouvé mieux pour flouter les images de sa dernière sortie avec Éva. Et, malgré les déconvenues professionnelles qu’il a récemment vécues – il a perdu son emploi dans des circonstances douloureuses –, c’est à elle qu’il pense.

C’était une journée d’octobre, la matinée brumeuse les avait dissuadés de partir tôt, mais le temps s’était levé. Ils avaient décidé de gravir le Petit Som avec l’envie d’un casse- croûte tardif. À son sommet, les autres randonneurs déjà présents les avaient devancés sur le retour. Dans la descente où ils n’entendaient que leurs pas, leurs regards avaient été attirés par quelques rayons de soleil qui éclairaient encore la croupe d’un relief au-dessus du sentier. Ils avaient l’habitude de marcher ensemble et ils avaient partagé la même envie de remonter la pente. Aussitôt à la lisière de la forêt, ils s’étaient assis. Les falaises déployaient leurs derniers rougeoiements et ils avaient été comblés par la plénitude de l’espace ouvert devant eux. Si les mots nourrissaient leur relation, rien ne les justifiait dans cet instant de contemplation. Choc des silences. Même le « c’est beau... » n’avait pas altéré les premières minutes où ils s’étaient tenus par la main; ils choyaient autant le mot amour et l’utilisaient avec parci- monie, non par peur ou avarice de sentiments, mais bien pour en préserver la valeur. Ils auraient pu le prononcer. Le monastère était hors de vue et ils s’étaient étendus sur leurs vêtements dans l’exaltation de leurs sens aiguisés par la

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générosité de la nature. Ils s’étaient dévêtus, les odeurs légè- rement musquées de la forêt avaient accompagné leurs ébats. Les yeux ouverts, heureux, ils avaient perçu les premiers signes du crépuscule, puis avaient repris la direction de la Correrie à travers bois, où la fraîcheur subite les avait sortis de leur indolence d’amants.

Éva a disparu après une maladie brutale et insurmontable. Leur dernière étreinte partagée sous les frondaisons a marqué la mémoire de Lucas d’un sceau indélébile dont la brûlure s’est entêtée pendant plusieurs mois. Certains auraient incendié la forêt, auraient refusé toute image ou toute évoca- tion des lieux. S’il avait envisagé quelque acte irrémédiable, son attachement était tel qu’il n’aurait pu souiller cet écrin ni matériellement ni symboliquement et qu’il devait y revenir, régulièrement.

Lucas n’est pas croyant, mais quand il longe le monas- tère, la solitude des moines et leur volonté d’être isolés du reste du monde s’imposent à lui. Sans qu’il le veuille, sans qu’il le sache, peut-être leurs prières filtrent-elles à travers les murailles, sollicitant en ses tréfonds la part de mystère qu’il méconnaît. À sa mesure, une contemplation plus modeste le conduit à cette distance nécessaire pour surmonter les grandes douleurs. Éva et Lucas n’ont pas eu d’enfant et il commence à accepter ce lieu comme un héritage à préserver et non en souvenir meurtri des derniers instants qu’ils y ont partagés. Laisser s’évaporer les émotions qu’ils ont vécues au sein du désert1 de Chartreuse, pour en garder l’essentiel, sans nostalgie. Le sentiment de liberté qui grandit en lui depuis quelques semaines l’autorise ce matin à éprouver une joie presque juvénile ; mais alors qu’il ouvre sa conscience à son environnement, il aperçoit la silhouette claire d’un homme prostré à une centaine de mètres. En avançant, il reconnaît l’habit des moines de la Grande Chartreuse, l’aube en drap de laine écrue. Assis sur une souche au bord du sentier, ses pieds et ses chevilles sont découverts. Ils sont écorchés super- ficiellement, mais des traces de sang apparaissent ; le bas de la soutane est parsemé de végétaux qui s’y sont fixés lorsqu’il a dû traverser les sous-bois en dehors du chemin. À côté de lui, une pauvre lampe de poche à la peinture rouge écaillée offre à la scène son unique couleur ; à peine le filament de son ampoule laisse-t-il s’évanouir dans une incandescence moribonde les dernières réserves d’une pile fatiguée. C’est la première fois que Lucas voit un moine d’aussi près. Les règles de l’Ordre et leur vœu de silence les écartent de la vie extérieure. Il en avait aperçu d’assez loin lors des sorties hebdomadaires qui leur permettent de pratiquer un exercice physique. Les moines échangent généralement entre eux par petits groupes dont la composition change au fil de la promenade.

Lucas est intimidé par le caractère unique de cette rencontre inattendue, embarrassé même, par la souffrance constatée sur le visage du moine qui n’a pas encore remarqué sa présence.

— Bonjour, mon frère, qu’est-ce que vous faites là ? —...
— Est-ce que je peux vous aider ?
—...

Lucas s’accroupit. Les deux mains du moine sont entrela- cées et crispées sur son giron telles qu’elles ne peuvent évoquer la prière. Il se retient de s’en saisir pour lui manifester son empathie, contenu par sa déférence. Sans doute a-t-il couru jusqu’ici. Le visage rouge, le souffle court, la mâchoire serrée et le regard fixe révèlent une forte tension, inattendue de la part d’une incarnation de paix. Il faut quelques minutes au moine, qui ne semble pas s’apaiser, pour tourner la tête vers Lucas et jeter ses premiers mots en antienne :

— Il m’a pris la formule ! Il m’a pris la formule !
— Quelle formule ?
— Il m’a pris la formule... mon Dieu... Qu’ai-je fait ?

Qu’ai-je fait ?
Lucas patiente pendant la rengaine du moine, espérant

qu’il reprendra ses esprits.
— Mon frère, je vais vous raccompagner au monastère. — Non, non, je ne peux pas, ce n’est pas possible,

comment le pourrais-je ? Et mes frères... et mes frères ? Il faut que vous m’emmeniez ailleurs, je dois réfléchir, ce n’est pas possible...

Lucas sent que toute tentative de dialogue de sa part provoque un monologue irrépressible. Il s’assied et ose lui prendre le bras après quelques minutes d’hésitation. Au toucher, il perçoit encore sa tension musculaire, mais elle va s’atténuer. Si le moine reste silencieux, son visage exprime toujours une grande anxiété.

— Venez, mon frère, nous allons redescendre.

Lucas n’évoque pas le monastère que le moine paraît vouloir éviter, mais exerce une amicale pression sur son bras, suffisante pour l’inciter à se lever. Une fois debout, son regard s’est adouci et le chagrin semble l’envahir ; il baisse rapidement les yeux et l’on pourrait imaginer qu’il pleure. Lucas tient toujours son bras, et l’oriente vers la pente ; après une légère impulsion, ils avancent. Le moine reprend son monologue avec moins de fièvre, mais les mots sortent encore saccadés. Lucas a renoncé à poser des questions, il n’a qu’une envie, le raccompagner, impuissant qu’il est à le consoler.

— Mon Dieu, mon Dieu... que vais-je devenir ? Et la formule, c’est catastrophique, mes frères vont être bouleversés. La curiosité de Lucas l’emporte sur ses préoccupations pratiques de secouriste, marcher n’empêche pas de parler et il

a lui-même retrouvé ses esprits.

—  Qu’y a-t-il mon frère ? Je peux faire quelque chose pour

vous ?

—  Non, ce n’est pas possible, ils sont trop forts, le mal est

fait... Oh ! mon Dieu, qu’allons-nous faire ? répète-t-il. — Mais qui vous a fait cela ?

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