Mon travail d'auteur

Extrait de

Les auspices du chat de l'hospice.

in Casse de Cœur

De ses postures et mouvements, on aurait pu déduire sa présence assidue au cours de yoga hebdomadaire. Maintien du dos, bonne assise, étirement du cou, comme si la tête essayait de rejoindre le ciel. Non, il n’a pas besoin de conseils, c’est une question de survie ; quand il tombe, c’est sur ses pattes. Dans ses déplacements le long des couloirs, il marche, la queue dressée, affichant l’impudeur de son troisième œil, trop célébré par Albert Dubout. À l’instant, il s’échappe du bâtiment entre les jambes d’un visiteur qui pousse la porte ; en deux bonds, il franchit ce labyrinthe mouvant en une prouesse renouvelée à chaque sortie. Sa Majesté se rend au fond du parc. Si une cour l’accompagnait, les flatteries seraient vaines ; seule compte sa liberté. 

Au printemps, la tonnelle de l’allée centrale est ornée de boutons colorés. Ce ciel éphémère qui ravit les vieux laisse le chat insensible. À l’extrémité, un oratoire abrite une statue dont on ne voit que les pieds. Ceux d’une femme. Leur sensualité aiguise la curiosité d’en découvrir l’heureuse propriétaire : une sainte ou peut-être La Vierge. Imperméable aux honneurs, le chat méprise les croyances et leurs soumissions attachantes. Prosaïque ou philosophe, il passe près de Sa Sainteté sans inclination. S’il devait implorer, ce ne serait que sa propre patience, tapi dans l’attente d’un mulot égaré ; mais ni apparition ni miracle, et bredouille, le chasseur aux yeux d’or s’en retourne en cuisine.

 

Un apprenti a nourri ce chat qui n’appartient à personne. Faméliques et abandonnés, certains se présentent devant des portes de maisons, comptant sur l’empathie et le besoin de peluches de leurs occupants. Le nôtre, lui, est venu comme un maitre attendu en son palais. En bonne santé, il n’arborait ni collier ni tatouage ; sans attaches. À son arrivée, pas d’éclats, pas de fête, mais tout était prêt. Le devoir d’hospitalité et l’évidence de sa présence interdisaient qu’on le chassât. Il a pris ses aises, encouragé par des maladresses intentionnelles, porte restée ouverte ou bol de lait non rangé. La complicité du personnel et les pizzicati des talons de la directrice sur le carrelage des couloirs alertaient le chat des dangers imminents. Les pensionnaires appliquaient la même omerta, car la maitresse des lieux, quoiqu’avenante, arbore un chignon sans concessions et réglemente le quotidien avec quelques éclats. Si elle n’a jamais maltraité un résident, chacun sait rester à sa place. Le chat n’étant pas à la sienne, le silence valait mieux que des commentaires de satisfaction aux conséquences incertaines. 

Mais si la directrice accepte tous les animaux de compagnie dans une maison de retraite, où va-t-on ? Si l’on crée un précédent, comment dire non au prochain pensionnaire avec un animal ? Sans parler des contraintes sanitaires !

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